L’INVITÉ DE RHIZOME #11: BLAISE DEHON

Dans la grisaille d’un jour d’hiver, RHIZOME 11 voit le jour. Illuminant de ses pages colorées ses bienheureux lecteurs, ce numéro hivernal de notre fanzine à la chance d’accueillir dans son cahier central les superbes planches de Blaise Dehon.

A cette occasion, voici une interview pour faire plus ample connaissance avec l’artiste et découvrir un petit plus son univers.


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RHIZOME: Comment a commencé ton intérêt pour la bd & l’illustration?
Et qu’est-ce qui, après, t’a poussé à en faire ton métier?

BLAISE DEHON:  Mais c’est la préhistoire ! Tout enfant je voulais devenir paléontologue, je regardais des livres avec des dessins très réalistes sur les hommes préhistoriques ou les dinosaures. Des images saisissantes. J’ai récemment retrouvé le nom d’un de ces artistes, le tchèque Zdeněk Burian. Tout le monde à cette époque (les années 70) a du voir ces images dans des ouvrages de science pour la jeunesse sans connaitre son nom. On rêve, on imagine et on apprend. Je voulais arriver à cela : découvrir le monde et le traduire en images. C’est un peu un fantasme aussi de vouloir dessiner ce qu’on vit et si possible des aventures. Le dessin a ensuite été un territoire de fuite pour échapper à ma vie d’adolescent plutôt asocial. Mais pas seulement … le rêve de devenir dessinateur était toujours là. Ensuite il y a eu le sésame pour des études à l’Académie des Beaux Arts en communication visuelle. Là on apprend énormément mais aussi tu commences à comprendre que si tu veux en vivre tout ne sera plus permis. Ce qui est en partie vrai mais en même temps on n’a pas trop de clés à te donner. Il faut dire aussi que tous ces métiers, graphiste ou illustrateur sont en mutation quasi permanente. Et à 22 ans la vie professionnelle qui m’attendait ne me tentait pas trop, surtout après un stage en agence de publicité qui rétrospectivement m’a vraiment épouvanté. La fusée éclairante dans tout ça aura été le cours du soir de BD et illustration de Louis Joos. En plus de nous former à la narration en dessin Louis nous invitait aussi à réfléchir sur le sens de cette pratique. Se demander pourquoi on dessine ce n’est pas une petite question. Je m’égare mais la vie a donc continué avec toutes sortes d’expériences bonnes et moins bonnes et parfois déterminantes comme dans l’édition ou l’auto édition. Le monde du livre est un jalon important pour moi. Et grâce à ce fil rouge du besoin de dessiner, d’exprimer quelque chose, je suis arrivé à un moment plutôt récent à coller ensemble les morceaux : une pratique professionnelle et mon dessin personnel, aussi le fait que je suis papa. Tout cela dans une construction plus ou moins cohérente qui est ma vie d’aujourd’hui, qui suit son chemin.

R. Tu es, en autre, illustrateur à la Libre Belgique, est-ce que ce travail sur l’actualité a une incidence sur le reste de ta production?

B. D. Forcément oui mais pas forcément. non plus. Le dessin de presse c’est un langage.
J’ai essayé de trouver le mien dans cette forme. Et les disciplines graphiques quand on en pratique plusieurs se nourrissent les unes des autres, c’est bien sûr un peu poreux.
En dessin de presse il y a un travail de synthèse. Le dessin de presse est parfois beaucoup plus conceptuel, se frotte au monde des idées … En bande dessinée le travail graphique pour créer l’ambiance d’un récit est très important (les lumières, les cadrages), éléments qui peuvent encombrer parfois le propos en dessin de presse.

R. Le Jazz semble jouer un rôle important pour toi, visiblement il inspire ton dessin, pourrais-tu parler un peu de comment se lie ces deux passions. Dessines-tu en musique?

B. D. Le monde du jazz est un thème que j’explore parfois en dessin oui. Cette musique a une histoire, c’est tout un univers en soi … l’influence de Louis Joos n’y est pas étrangère.  Il faut l’entendre parler de musique !  Je me suis un peu engouffré dans cette exploration là aussi, avec un plaisir et une curiosité renouvelée. J’ai un peu formé mon oreille en écoutant mes disques tout en chipotant sur un saxophone alto. Cette musique déjà passionnante à écouter propose aussi un rapport au monde. Il se peut d’ailleurs que je sois plus influencé par l’improvisation musicale quand je dessine une rue avec des arbres que lorsque je fais un portrait de musicien. Quand je dessine j’écoute parfois de la musique, parfois j’ai besoin de silence. J’écoute presque absolument tout sauf la chanson française qui m’ennuie prodigieusement, je crois à cause des paroles. La poésie à deux sous ça passe mieux en anglais je trouve. Je vais me faire tuer pour ces propos scandaleux 🙂

R. Je vois que tu partages régulièrement des images de tableaux sur FaceBook, puises-tu souvent ton inspiration dans l’histoire de l’art?

B. D. Ces partages sur Facebook sont comme la curation d’un petit musée personnel. C’est très gai à faire, j’ai appris plein de choses en jouant à ça. et beaucoup aussi en discutant. avec les gens qui viennent voir.  Des plasticiens du monde entier se baladent par là. Parfois je me dis que j’y passe trop de temps, mais si on s’y prend bien on peut avoir des échanges de grande qualité et découvrir de nouvelles choses. C’est pour cela que je me concentre pas mal sur des partages de peinture. Imagine que parmi mes meilleurs amis il y en a que je n’ai jamais tenu dans mes bras comme ils vivent aux antipodes. Quel monde bizarre mais sur une peinture on peut se dire beaucoup.

R. Quelle est ta vision sur le paysage actuel de la BD?

B. D. Je n’ai pas du tout de vue d’ensemble, c’est impossible.
Comme pour beaucoup de domaines de création il me semble qu’on y souffre énormément du monde marchand. J’enfonce une porte ouverte en disant ça. Cela a toujours été le cas mais avec un emballement vertigineux aujourd’hui.
Heureusement que je ne dois pas en vivre. Les auteurs dont c’est le métier principal font preuve d’une détermination et d’un courage que j’admire.
On pousse beaucoup à penser les livres comme des produits. On sent une pression terrible. Et de très bons livres sortent pourtant.
Les dessinateurs dont le boulot m’intéresse le plus ne sont pas forcément les plus connus.
J’ai été un lecteur boulimique à une époque puis il y a eu une grosse coupure, peut être même une indigestion …
Ce qui me donne le sentiment de me réveiller dans un autre monde maintenant que j’en relis de nouveau.
Les gens intéressants sont toujours bien là mais il faut couper plus de lianes pour arriver à leurs livres.
Je lis pas mal d’auteurs japonais en ce moment. Plutôt les anciens. Sans doute est-ce pour moi le moment de m’y plonger.

R. Que penses-tu de la scène du fanzine en général & de celle du fanzine bruxellois?

B. D. Ce sont des publications réalisées avec amour, et un grand sens de l’objet.
Quand je vais au festival Culture Maison et que je rentre chez moi avec quelques trouvailles mon petit coeur est gonflé d’espoir.
Vous savez que vous rendez cette planète habitable ?

R. Ca, ça fait plaisir à entendre, merci! Comment travailles-tu? L’idée vient-elle d’abord ou est-ce l’image?

B. D. L’image d’abord qui se révèle être une idée quand arrivent d’autres images.
Mais chaque projet peut avoir son processus. Il faut parfois produire quelques images pour se rendre compte qu’elles étaient des idées, et voir tout autant où elles vont que se rendre compte d’où elles viennent.
En fait je suis très peu sûr de mon dessin. je me documente beaucoup et parfois trop. Je suis en ce moment en pleine période de coups de pieds dans la cuisine pour me sortir de ça. Je me bats pour oser plus le dessin de mémoire.
je suis surtout un grand insatisfait. j’ai connu un gros passage à vide avec le dessin à une époque. je raconterai ça une autre fois. En fait là je repars un peu à zéro.

R. Pour ton histoire dans RHIZOME, est-ce que le mode d’impression en riso a changé ton approche du dessin?

B. D. Pas tellement, j’ai déjà fait de la sérigraphie et j’aime bien les techniques différées.
Par contre pour penser les planches, leur agencement j’y ai pensé, surtout jouer de la superposition en sortant le personnage des cases.

R. Tu as donc étudié à Watermael chez Louis Joos avec Didier, l’un des membres fondateurs de RHIZOME, il me semble reconnaitre dans vos deux univers graphiques un certain goût commun & prononcé pour le noir.

B. D. On dit que le noir ce n’est pas une couleur parce qu’en théorie blablabla … Je trouve que le noir est LA couleur. Une sorte de raccourci pour atteindre du réel.

R. Je suis moi-même un grand fan d’early Jazz (& de Blues), pour moi les années 40 et leurs Big Bands marquent la fin d’un certain age d’or, alors même si j’aime le premier album de Miles Davis par exemple, j’ai difficile avec l’intellectualisation du jazz d’après 50. Quel album, quelle piste me conseillerais-tu pour enrichir mon avis sur ce nouveau monde?

B. D. Bonne question, en fait ce que tu dis de l’histoire du jazz reflète l’idée d’une rupture à une époque. Pourtant il y a une continuité de la tradition originelle dans le free jazz. Écoute l’album Goin’ Home d’Albert Ayler …. tu devrais assez bien entendre ce que je veux dire. L’improvisation collective, la transe c’est dans la musique afro américaine depuis le début. Le free jazz des années 60 surtout est très fort imprégné de cette approche. Et cette musique a fécondé la musique improvisée européenne d’aujourd’hui.

R. Super, merci pour le conseil! Pour finir en douceur cette interview, voici le questionnaire posé à la fin de Bouillon de culture/Actor’s studio:

Ton mot préféré ? 

Saxophone

Le mot que tu détestes ?

Planning

Ce qui t’excite sur le plan créatif ? 

hum …

Ce qui t’ennuie ou te lasse sur le plan créatif ?

La répétition, la répétition, la répétition

Le son, le bruit que tu aimes ? 

Un avion à hélice passant dans un ciel d’été

Le son, le bruit que tu détestes ? 

Toute sonorité émanant d’un voisin bricoleur

Ton juron, gros mot ou blasphème favori ? 

Comme si je jurais pour mon plaisir 🙂 … il faut demander au voisin bricoleur

Homme ou femme pour illustrer un nouveau billet de banque ?

Je vois plutôt un dessin abstrait sur un billet

Le métier que tu aurais aimé tenter à part le tien ?

Cinéaste très probablement … ou acteur

Le métier que tu n’aurais pas aimé faire ?

Proctologue spécialisé dans les huissiers de justice

La plante, l’arbre, l’animal ou la chose dans lequel tu aimerais être réincarné ? 

Je serais un peu trop couillon pour retenter autre chose qu’une vie d’humain

Si Dieu existe, qu’aimerais-tu, après ta mort, l’entendre te dire ? 

« Tu vois j’ai été cool, je t’ai laissé croire à mon inexistence. Maintenant raconte, c’était comment la vie ? »


Merci Blaise Dehon.

blaise-2Propos recueillis par Antoine Houcke.

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